Domaine d'Orbec

 
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Orbec : histoire ...
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Mihalis
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Message Posté le : Mar 11 Mar - 13:50 (2008)    Sujet du message : Orbec : histoire ... Répondre en citant

VILLE D'ORBEC

SITUÉE dans une jolie vallée, au centre d'un pays fertile en grains, en fruits et surtout en pâturages, la ville d'Orbec se trouve à quatorze lieues (est sud-est) de Caen et à quatre lieues (sud-est) de Lisieux. Son territoire est traversé dans toute son étendue par la route départementale de Falaise à Rouen et par celle d'Orléans au bord de la mer, et est coupé en deux portions à peu près égales par la petite rivière venant de la Folletière-Abenon. Toutefois, la ville proprement dite est bâtie au versant d'une colline qui, dominant du côté de l'orient la vallée à une assez grande distance, est arrosée à sa base par un abondant cours d'eau, lequel a sa source non loin de là, sur la commune de la Vespière.

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Ce sont ce cours d'eau et cette colline qui, à une époque fort reculée, ont fait donner à notre ville le nom qu'elle porte encore aujourd'hui.

On sait en effet combien les Celtes, premiers habitants connus de nos contrées, aimaient à habiter le penchant des côteaux ou la croupe des collines, surtout quand ces collines ou ces côteaux, par leur voisinage avec de grands bois, des eaux vives et des prairies, procuraient à ces peuples, qui n'étaient encore que chasseurs, pêcheurs et bergers (car ce n'est que beaucoup plus tard qu'ils paraissent s'être occupés de cultiver la terre), les moyens de se livrer à la triple industrie que leur avait d'abord enseignée la nature. Leurs goûts et leurs besoins expliquent pourquoi ces peuples vinrent habiter le lieu dont nous parlons, et, à son tour, la position de ce lieu explique pourquoi ils lui donnèrent le nom d'Orbec. Il ne faut pas oublier, en effet, que ce nom est composé des deux mots celtiques Or ou Org, mont, hauteur, et Bec ou Beck, ruisseau, courant d'eau ; il désigne donc, d'une manière aussi juste que laconique, le véritable et primitif emplacement de notre ville [1]

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Les seuls monuments d'origine celtique ou gauloise que la ville et les environs d'Orbec paraissent avoir conservés au milieu des décombres amoncelés des âges sont : 1° Un dolmen ou autel druidique, placé à quelques pas seulement de la source de la Folletière, et aujourd'hui renversé ; 2° trois hachettes en silex, recueillies sur l'ancien fief d'Abenon, au confluent de deux ruisseaux ; 3° des sabres en fer, à dos fort épais, et des anneaux ou bracelets en cuivre, ciselés et ouverts, trouvés avec des squelettes au hameau de Beauvoir ; 4° des médailles en argent et en cuivre, bombées d'un côté et creuses de l'autre, trouvées aussi au hameau de Beauvoir, les premières il y a environ quarante ans, les secondes en 1835 ou 1836 ; 5° de semblables médailles et des sabres ou poignards, découverts avec des ossements humains

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au triége de la Fontaine-Gouville ; et 6° enfin, une petite lampe en bronze, d'un travail excessivement grossier et représentant un cheval, recueillie vers 1832 au centre même de la ville d'Orbec.

Lorsque la politique de Rome, dans un but d'asservissement éternel, eut ordonné à ses flottes et à ses marins d'encombrer nos ports, à ses marchands et à ses brocanteurs de remonter nos fleuves et nos rivières, à ses soldats de parcourir la Gaule en tous sens, il lui fallut, pour maintenir avec sécurité ce vaste système d'occupation, non seulement sillonner notre pays de ces magnifiques routes ou voies qui ont fait depuis l'admiration des siècles, mais aussi hérisser nos côtes, nos vallées et nos plaines de ces camps retranchés, de ces postes, de ces vigies, qui, se croisant, se succédant, se répétant sans cesse d'une frontière de l'empire à l'autre, formaient par l'ensemble de leurs lignes un immense réseau militaire et par leurs feux ou signaux un effrayant télégraphe de jour et de nuit, véritable chef-d'oeuvre de la stratégie antique. C'est à cette époque que les habitants d'Orbec, de même que ceux de Livarot, virent tout-à-coup se multiplier, au bord de leur ruisseau et de leur rivière, ces établissements de féronnerie romaine dont la présence dans notre contrée est journellement

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attestée par d'énormes dépôts de scories ; la pesanteur et la richesse métallique de ces scories de fer nous prouvent, si non l'ignorance des forgerons anciens et l'imperfection de leurs procédés, du moins le peu de cas que les Romains faisaient de ce minerai dans un pays où il se rencontrait alors en abondance et où il est aujourd'hui si rare et si précieux. C'est à cette époque encore que des maisons à la romaine, aussi commodes que solides, souvent splendides, toujours élégantes, remplacèrent sur le sol Orbécais les vieilles cabanes gauloises aux murs de torchis, aux toits couverts de paille et de roseaux. C'est alors qu'une large voie publique, venant du Mans et d'Alençon par Séez, le Merlerault, Cisay et le Sap, acheva d'apporter sur ce sol la richesse, la civilisation et la vie [2]. Alors aussi, les indigènes virent s'élever au dessus de leurs têtes, au sommet de cette colline qui avait été le berceau de leurs aïeux, une vigie chargée tout à la fois de surveiller les mouvements de la contrée, protéger les convois et les voyageurs qui suivaient la grande ligne de communication dont

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nous parlons, et enfin, au moyen de postes intermédiaires, placés à Bienfaite et ailleurs, transmettre ses signaux au camp central de Saint-Désir.

Après être sortie d'Orbec, où elle arrivait par le triége de Montfort, les champs de Beauvoir et un antique pont de pierre, actuellement remplacé par le pont de Livarot, la voie romaine de Suindinum à Juliobona (ou, si on le préfère, du Mans à Lillebonne) montait l'ancienne côte de la Justice, en laissant à droite la nouvelle route de Bernay ; puis, longeant toujours ce que l'on nomme aujourd'hui les Bruyères du Gibet, allait, à la hauteur de Saint-Germain, couper la voie de Noviomagus à Condé-sur-Iton. Là, au milieu de la plaine du Lieuvin, elle se divisait en trois embranchements fort distincts, dont le principal se rendait directement à Lillebonne en passant par Thiberville et la campagne de Barville, où il coupait la voie de Breviodurum à Noviomagus, par Lieurey et par Pont-Audemer, où il se réunissait à la voie de Noviomagus à Juliobona, et enfin par la plaine du Roumois, d'où il se rendait soit à Quillebeuf soit à Vieux-Port, et ensuite à Lillebonne [3]. Ce premier embranchement était parfaitement encaissé [4]. Le

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second embranchement, celui que M. Auguste Le Prevost a nommé à tort de Rotomagus à Suindinum ou de Rouen au Mans, et que nous nommerons de Séez à Duclair ou à Lotum (Caudebec-Belcinac), se rendait dans la presqu'île de Mauny, au bord de la Seine, en passant par le Marché-Neuf, Berthouville, l'église de la Neuville, la côte de Livet ou de Brétigny, Authou, Pont-Authou et les environs de Bourg-Achard. Cet embranchement, fort remarquable du reste par sa largeur et la rectitude de son alignement, n'offre de traces d'encaissement qu'aux environs de la Neuville et d'Authou. - Enfin, le troisième embranchement, que M. L. Gadebled, dans son Dictionnaire du Département de l'Eure (article Histoire, page XXXVIII), qualifie voie de Brionne à Orbec, tandis qu'il est beaucoup plus juste, cette fois, de l'appeler voie du Mans à Rouen, se rend effectivement dans cette dernière ville, soit par Bourg-Theroulde et Moulineaux,

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soit par Elbeuf-sur-Seine [5], après avoir passé par Saint-Martin du Tilleul, Boisney, le triége de la Marc-Pecquet, celui du Bois-David, le Moulin-Barras, et enfin Brionne. Cette branche est fort connue dans le pays, et c'est à tort que quelques antiquaires l'ont confondue avec la voie venant de Lisieux à Brionne ; il est vrai que cette dernière, sous le nom de chemin perré, passe aussi au triége ou hameau du Bois-David, mais c'est dans la direction de l'ouest au nord, tandis que celle d'Orbec, tracée à près d'un quart de lieue de là, s'avance du sud à l'est, et porte, dans ce même quartier, le nom de chaussée. « A Saint-Martin du Tilleul, dit M. A. Le Prevost, en parlant de cette branche d'Orbec, les champs qui la bordent portent le nom très-significatif de Hautevoie et Bassevoie. »

Quant aux objets purement romains trouvés soit à Orbec soit aux environs de cette ville, ils consistent : 1° en une médaille d'or d'Auguste, recueillie il y a plusieurs années à Orbec même, sur le bord de la voie romaine, à peu de distance du Calvaire ; 2° en un grand nombre de médailles en bronze de Néron, de Vespasien, de Domitien, de Trajan, d'Antonin-le-Pieux, de Commode et des deux

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Faustines, recueillies tant à l'intérieur d'Orbec qu'aux trièges de Beauvoir, de la Fontaine-Gouville, de la Vespière, etc ; 3° en un joli médaillon de marbre blanc, représentant l'empereur Alexandre-Sévère (M. Aurelius Severus Alexander), trouvé en 1836 à Orbec, avec une quantité considérable de briques, de tuiles et de poteries romaines, en jetant les fondements d'une maison au coin d'une des quatre rues qui aboutissent à l'ancien carrefour du Pont-Guerney ou Werney, aujourd'hui rue de Bernay ; 4° en deux lampes romaines, l'une en bronze et à quatre becs, l'autre en terre et fort simple, découvertes en 1832 ou 1833 au milieu d'une épaisse couche de cendres et de charbons, dans l'emplacement d'une maison appartenant alors à un sieur Lebas et actuellement au sieur Hamel ; 5° en plusieurs fragments de diverses autres lampes en terre, trouvés soit à Beauvoir en faisant la route de Livarot, avec des instruments en fer oxidés, des squelettes et quelques objets d'origine gauloise, dont nous avons parlé plus haut, soit à la Fontaine-Gouville dans un éboulement de terrain, également avec des squelettes, des débris d'armures, de grandes tuiles à rebords, etc ; et 6° enfin en beaucoup d'autres tuiles semblables, trouvées avec des poteries romaines, tant à la Vespière, dans la couture de monsieur du Merle, qu'à Orbec, sur une

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propriété appartenant alors au sieur Drouin, et actuellement au sieur Saffray. - Il est à remarquer que la plupart des médailles que nous venons de citer datent toutes du Haut-Empire ; il en est de même de beaucoup d'autres, trouvées dans les bois de Bienfaite, de Tordouet et de la Chapelle-Yvon, dont nous aurons occasion de reparler par la suite. Nous ajouterons que ce n'est guère que de 1832 à 1838, qu'ont été recueillies les diverses antiquités dont le détail précède, et qu'il est hors de doute que beaucoup d'autres découvertes analogues, pour ne pas dire infiniment plus nombreuses et plus importantes, ont dû avoir lieu à des époques antérieures.

Les seuls souvenirs des temps mérovingiens et carlovingiens qui paraissent être restés à Orbec sont : 1° une vieille église de Saint-Denis, qui, située à peu de distance de la voie romaine, et supprimée par les moines de l'abbaye du Bec vers le commencement du XIIe siècle, fut rebâtie beaucoup plus loin, du côté du sud-ouest, sous la double invocation de Notre-Dame et de Saint-Denis, et porta toujours depuis le titre d'église paroissiale ; 2° une chapelle de Saint-Remi, située dans l'enceinte du château, et métamorphosée depuis en hôpital.

Les souvenirs des invasions normandes sont

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également fort rares à Orbec et aux environs, et ne paraissent guère s'y être conservés que dans le nom de camp de Haro, donné à une certaine étendue de terrain voisine de la Chapelle-Gauthier ; encore cet emplacement se trouve-t-il sur la limite du département de l'Eure. On sait que Haro était le nom populaire de Rollon, mais il paraît que ce chef, en sa double qualité de pirate et de barbare, connaissait fort peu les règles de la stratégie militaire, ou du moins, s'il les connaissait, qu'il s'amusait peu à les mettre à profit, car son prétendu camp de la Chapelle-Gauthier n'offre en réalité aucune trace de castramétation. De ce fait il résulte que, quand il ne trouvait à sa disposition aucun camp antique, soit romain, soit gallo-romain, soit carlovingien, Rollon, comme tous les barbares du nord et les anciens pirates saxons, se bornait à placer ses tentes dans le premier endroit venu, et à en défendre les approches au moyen d'un grand abattis d'arbres.

Cependant, on sait combien demeurèrent chers au souvenir de ce chef et de ses successeurs immédiats les lieux qui, dans ses diverses expéditions, étaient devenus le théâtre de ses exploits. Aussi, lors de la distribution des terres, eut-il soin de se réserver pour lui-même et d'attacher à son domaine particulier toutes ces localités, témoins de son audace

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et de sa gloire. C'est ainsi que Eu, Fécamp, Lillebonne, Oissel, Elbeuf, Brionne, Evreux, Bernay, Chambrais-Broglie, etc, etc, formèrent son apanage ducal, et c'est indubitablement par la même raison qu'Orbec y fut également réuni.

On sait aussi que, lors de l'établissement du christianisme dans nos contrées, la plupart des temples de la nouvelle religion avaient été construits dans le propre emplacement et quelquefois avec les propres débris des temples payens. De même, sous le règne de Charlemagne et de ses successeurs, la plupart des anciens camps romains étaient devenus des forteresses ou des citadelles ; les vieilles buttes ou mottes qui avaient successivement servi de vigies ou de postes militaires lors de la conquête de la Gaule, des invasions des Saxons et de l'établissement des Franks, se trouvèrent couronnées tout-à-coup de forts et de donjons, qui, sous les noms de châteaux, de fertés (firmitates), etc, devinrent d'abord le repaire d'affreux brigands, puis la résidence de nos nouveaux maîtres. On ignore si ce fut avant ou après le règne de Rollon que la motte de la colline d'Orbec se métamorphosa aussi en château féodal ; ce qu'il y a de certain, c'est que ce château dut être élevé au plus tard sous le règne du duc Robert Ier, père de Guillaume-le-Conquérant, puisque, dès lors,

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Orbec était devenu le chef-lieu d'une vicomté ou circonscription judiciaire, dont le ressort s'étendait sur plus de deux cents paroisses, tant du Lieuvin que du pays d'Ouche.

Orbec demeura réuni au domaine ducal jusque vers l'an 1030, époque où Robert Ier, dont nous venons de parler, le donna avec toutes ses dépendances et appartenances à Gislebert, comte de Brionne. Ce Gislebert était fils du prince Godefroy, enfant naturel de Richard-sans-Peur. Godefroy possédait les comtés d'Eu et de Brionne, mais à l'époque de sa mort, son fils, encore fort jeune, s'était vu enlever le premier de ces domaines par le duc Richard II, qui en fit don à un autre fils naturel de Richard Ier, c'est-à-dire à ce fameux Guillaume d'Exmes que sa révolte avait fait dépouiller, en 998, du riche apanage dont il portait le nom. Ce fut donc pour l'indemniser de la perte du comté d'Eu, que le duc Robert abandonna au fils de Godefroy la terre d'Orbec. Cette terre (terra) se composait alors de trois châtellenies fort importantes, savoir : 1° celle du Sap, ayant des extensions sur un grand nombre de paroisses du pays d'Ouche et de l'ancien pays d'Exmes ; 2° Celle de Bienfaite, étendant sa juridiction sur Tordouet et sur la majeure partie de la vallée d'Orbec, notamment sur les quatre fiefs dits de Mailloc ; et 3° enfin,

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celle d'Orbec proprement dite, comprenant, outre cette ville et ses appendances, la riche et puissante seigneurie de Meulles, le fief de Cerqueux ou des Cercueils, un autre fief qui, en mémoire de Gislebert, porta depuis le nom de Brionne [6], et enfin le droit de suzeraineté sur la seigneurie de Cernay ou Sernay (de Sernaio), assise, ainsi que les précédentes, aux portes mêmes d'Orbec [7].

Les étranges faveurs dont le duc Robert ne cessa, jusqu'à sa mort, de combler le comte Gislebert, ne peuvent guère être expliquées que de deux manières. D'abord, le comte, en sa qualité de petit-fils de Richard Ier, se trouvait être le cousin-germain du

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prince ; puis, si l'on en croit quelques chroniqueurs et notamment l'historien Imhoff, il paraît que Robert avait été assez adroit pour lui faire épouser la fameuse Arlette, sa maîtresse, fille d'un pelletier de Falaise [8]. Aussi le comte de Brionne, quoique toujours gonflé d'orgueil et d'ambition, se montra-t-il d'une docilité absolue aux ordres de son souverain, qualité tellement rare à cette époque, qu'elle tenait presque du prodige.

Nous venons de voir que le duc Robert, en donnant au comte la terre d'Orbec, lui avait donné en même temps la châtellenie du Sap. Gislebert, abusant de sa puissance, voulut réunir à ce dernier domaine les terres d'Echauffour et de Montreuil-l'Argillé, lesquelles appartenaient alors aux nombreux enfants de Guillaume Giroie. Ce dernier, surpris par la mort long-temps avant que la vieillesse ne l'eût atteint, avait laissé presque tous ses enfants en bas âge. Les deux aînés seuls, Ernauld et Guillaume, étaient capables de porter les armes, dans un temps où les armes étaient si nécessaires !... Toutefois ils ne perdirent pas courage.

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En apprenant que leur orgueilleux voisin, à la tête d'une nombreuse troupe de soldats, s'avançait pour leur enlever leur patrimoine, ils réunirent à la hâte leurs parents et leurs amis, se présentèrent vaillamment en rase campagne, battirent Gislebert, firent un grand carnage de ses hommes, et, dans l'ardeur de la victoire, lui enlevèrent eux-mêmes le bourg du Sap. Instruit de cet événement aussi glorieux que bizarre, et touché de la justice de leur cause, le duc Robert s'intéressa vivement aux jeunes orphelins, les félicita de leur valeur, et, ménageant une réconciliation entre eux et leur puissant ennemi, exigea, pour rendre la paix plus durable, que le comte de Brionne leur cédât à perpétuité le bourg dont ils s'étaient si courageusement rendus maîtres. Gislebert céda, mais, dissimulant sa honte et sa colère, ce fut pour mieux se préparer à l'oeuvre de la vengeance.

Et cependant, hâtons-nous de le dire, la perte qu'il venait de faire de la place du Sap dut lui être matériellement peu sensible, car, la mettant habilement à profit, il sut réclamer du duc, à titre de dédommagement de cette place, la restitution de ce même comté d'Eu dont, à la vérité, il avait été injustement dépouillé dans son enfance, mais en remplacement duquel il avait déjà reçu de

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si importants domaines. Or, Guillaume d'Exmes venait de mourir, et, chose inouie, le duc Robert ne rougit pas de dépouiller à son tour les enfants de ce seigneur, en leur arrachant le comté d'Eu pour le rendre à Gislebert.

On sait que les comtes d'Eu, de même que les possesseurs d'Aumale, de Gournay, de Gisors, etc, étaient obligés, en temps de guerre, de défendre à leurs risques et périls la frontière du duché. C'est donc en sa qualité de comte d'Eu, que, au mois de juillet 1033, Gislebert reçut du prince l'ordre d'aller, à la tête de trois mille hommes, ravager le Ponthieu, alors soumis au comte Ingelran. Cette expédition ne fut pas heureuse. A peine entrée dans le Vimeu, l'armée normande fut mise dans une déroute complète, et presque taillée en pièces. Parmi les chevaliers que Gislebert avait traînés à sa suite, on remarquait Herluin, seigneur de Cernay, fils de ce fier Ansgot dont nous avons parlé dans une note précédente. Plusieurs fois, dans les combats, ce chevalier s'était couvert de gloire, et son nom était devenu illustre parmi les plus illustres noms. Mais, ayant failli, dans cette dernière affaire, perdre inutilement la vie, il fit voeu, s'il échappait au danger, de ne se consacrer désormais qu'au service du Christ et de revêtir immédiatement l'habit de la

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religion. En effet, il parvint à éviter à la fois et le déshonneur et la mort, et ce fut pour accomplir sa promesse, qu'il jeta en 1034, dans le vallon du Bec près Brionne, les fondements de cette célèbre abbaye qui, durant la barbarie du moyen-âge, devint à la fois le sanctuaire de toutes les vertus et l'asile sacré des sciences, des lettres et des arts. Or, par sa charte de fondation, on voit que Herluin possédait en propre, outre la terre de Cernay ou Sernay, qui lui était venue par héritage de son père et à titre de droit d'aînesse, deux autres terres situées dans le département actuel du Calvados, et appelées l'une Tavilleio et l'autre Surceio (probablement Tassilly dans le canton de Coulibeuf, et Curcy dans le canton d'Evrecy). C'est de ces deux terres, réunies à celles de Cernay près Orbec et de Bournainville près Bernay (Burnevilla), que le pieux Herluin forma le principal fonds de dotation pour le monastère qu'il créait [9] Gislebert,

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en sa double qualité de comte de Brionne et d'ami du duc Robert, approuva et fit immédiatement approuver par ce prince la création de cet établissement, et, en qualité de châtelain d'Orbec, consentit, ainsi que les deux frères d'Herluin, Odon et Roger, à l'aliénation perpétuelle de la terre de Cernay. Lui-même ajouta à ces dons le patronage et les dîmes de l'église paroissiale d'Orbec, qui, dédiée alors à saint Denis, martyr, fut rebâtie depuis par les moines sous le vocable de la vierge Marie, mère de Dieu. En 1764, cette église, ainsi que celle de Cernay, dédiée à saint Aubin, et celle de Bournainville, dédiée à saint Remy, appartenait encore à l'abbaye du Bec ; il en était de même de plusieurs autres églises du voisinage, telles que celles de Notre-Dame de Cheffreville, Notre-Dame de Drucourt, Saint-Ouen de Duranville, Sainte-Colombe du Theil-Nollent, Notre-Dame de Folleville, etc, etc, qui, toutes, avaient également été données à cette abbaye, soit par Herluin lui-même, soit par le comte Gislebert ou ses fils [10].

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Le duc Robert mourut à Nicée en Bithynie, le 2 juillet 1035, à son retour d'un pélérinage en Terre-Sainte. Guillaume, son seule héritier direct, avait à peine atteint sa huitième année. On sait que cet enfant était fils naturel, et le vice de sa naissance, uni à son jeune âge, fut le prétexte d'une horrible guerre civile. La plupart de nos fiers barons normands se refusèrent à le reconnaître pour leur souverain, non seulement parce qu'il était bâtard (quoique son père et eux-mêmes l'eussent adopté à une autre époque), mais encore, mais surtout, parce qu'il descendait par sa mère d'un marchand de peaux ou tanneur de Falaise. Toutefois, parmi les seigneurs qui avaient juré obéissance et fidélité au jeune Guillaume, il s'en trouva plusieurs qui ne crurent pas devoir trahir leur serment ; ceux-ci se mirent donc à lutter de toutes leurs forces contre les parjures, les ambitieux et les traîtres, et l'incendie et le carnage désolèrent notre malheureuse province. Alain, comte de Bretagne, tuteur du jeune duc, ayant voulu soumettre les rebelles, vint mettre le siège devant la forteresse de Montgommery, canton de Livarot. C'était au mois de septembre

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1040. Il allait se rendre maître de la place, lorsque soudain il éprouva tous les symptômes d'un empoisonnement. Transporté à Vimoutiers, il y mourut le premier jour d'octobre ; son corps fut enterré à l'abbaye de Fécamp, près du tombeau de nos ducs. C'est alors que le comte de Brionne, sire d'Orbec, de Meulles, de Bienfaite, etc, qui s'était constamment fait remarquer par son ardeur à terrasser les ennemis du jeune Guillaume, dont le père avait été son ami et son protecteur, et dont la mère était devenue sa femme, fut choisi, par le conseil de régence, pour succéder à Alain dans la charge de tuteur du futur conquérant de l'Angleterre. Gislebert, et par sa naissance et par son mariage, se trouvait être le plus proche parent du prince ; sa fidélité constante en faisait un sûr défenseur, et ses immenses richesses le plaçaient au rang des plus redoutables barons du duché. Le choix que l'on fit de sa personne était donc à la fois un acte de haute convenance et un acte de bonne politique. Il est vrai que cet honneur valut à Gislebert de terribles assauts, mais ce seigneur ne démentit pas un seul instant la confiance et l'espoir que l'on avait placés en lui. Par son courage et son habileté, il parvint à conserver à son pupille l'héritage de Rollon, et Guillaume-le-Conquérant, à son lit

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de mort, avait gardé de ses services un tel souvenir, que, dans sa reconnaissance, il lui décernait le titre de père de la Patrie, de soutien de l'État.

Malheureusement, Gislebert était d'un caractère excessivement orgueilleux. Ses succès ne manquèrent pas de donner un nouvel essor à sa vanité naturelle, et, après avoir terrassé les ennemis de l'État, il résolut de faire sentir à ses ennemis personnels le poids de sa puissance. Il se ressouvint de son ancienne querelle avec les fils de Giroie, et songea à réparer la perte qu'il avait faite de la place du Sap. Cette châtellenie était voisine de sa seigneurie de Meulles, et par conséquent de sa belle terre d'Orbec, dont elle avait naguère fait partie, et il la regrettait d'autant plus, que le duc Robert, avant son départ pour la Terre-Sainte, y avait attaché plusieurs privilèges importants et l'avait érigée en baronnie. Gislebert prépara donc tout pour se venger, et, vers le commencement de l'année 1041, se mit en marche à la tête d'une armée nombreuse, dans l'intention non seulement de reprendre le Sap, mais encore de faire le siège de Montreuil-l'Argillé. Il est probable que, de cette fois, le comte eût mené à bonne fin sa double expédition, si ses adversaires, voyant ses forces considérables, n'eussent

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eu recours à un infâme guet-à-pens. Quelques amis des Giroie s'étant présentés à lui pour travailler à des conditions de paix, le comte consent à arrêter son cheval, et, au moment où il en descend tout en discutant avec Gascelin du Pont-Echenfrey. Eudes-le-Gros et Raoul Giroie lui plongent chacun un poignard dans le coeur. Cette lâche action fut commise à l'instigation d'un cousin-germain de Gislebert, Raoul de Gacé, surnommé Tête-d'Ane, qui, lui aussi, était membre du conseil de régence, et qui depuis long-temps voyait avec jalousie et dépit l'énorme influence qu'avait su conquérir son parent sur l'esprit du jeune duc et sur la direction générale des affaires.

Après la mort de Gislebert, Arlette se remaria en secondes noces à Herluin, comte de Conteville, avec lequel elle fonda l'abbaye de Notre-Dame de Grestain près Honfleur. Elle eut de cette nouvelle alliance plusieurs enfants, entre autres le fameux Odon qui, promu dès son jeune âge à l'évêché de Bayeux, joua un si singulier rôle dans l'expédition d'Angleterre et dans les affaires politiques de son temps. Quant à Gislebert, il laissait deux fils, mais on ignore s'ils étaient issus de son mariage avec Arlette ou d'une alliance antérieure, car on soupçonne qu'il s'était

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marié deux fois. L'aîné de ces fils se nommait Richard, le second se nommait Baudouin. Ils avaient pour précepteur un nommé Robert de Guitot, qui fut injustement accusé par les ennemis de Gislebert d'avoir trempé dans l'assassinat du comte. On voulait le faire disparaître d'abord, afin de faire disparaître plus tard ses élèves, mais le fidèle précepteur sut déjouer cet infâme projet en se refugiant avec eux auprès de Baudouin V, comte de Flandre, qui, par sa mère Aliénor de Normandie, fille du duc Richard II et de Judith de Bretagne, se trouvait être le parent de ces deux enfants.

Le comte Gislebert avait à peine reçu les honneurs de la sépulture, que déjà Raoul de Gacé, principal instigateur de sa mort, l'avait remplacé dans ses fonctions auprès du jeune souverain. Eu fut rendu aux enfants de Guillaume d'Exmes ; Brionne, Orbec, Meulles et Bienfaite rentrèrent dans le domaine du prince, et les malheureux fils de Gislebert, continuant toujours d'être en butte à l'animosité des meurtriers de leur père, demeurèrent en exil.

Cet état de choses se prolongea douze ans. Enfin, Guillaume-le-Bâtard, celui que l'on allait bientôt appeler le Conquérant de l'Angleterre, épousa en 1053 Mathilde de Flandre, fille du

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comte Baudouin V. C'est alors que, cédant aux pressantes sollicitations de son beau-père, il permit aux deux fils de Gislebert et même à leur précepteur, contre lequel il avait été si long-temps et si injustement irrité, de rentrer en Normandie. Non seulement il rendit à Baudouin, le plus jeune des deux frères, les domaines de Meulles et du Sap, mais encore il poussa la générosité jusqu'à le marier avec sa propre cousine. Quant à Richard, l'aîné, il l'eût indubitablement remis en possession du comté de Brionne, mais, comme Gui de Bourgogne venait de lui apprendre, en 1047, ce que valait une telle place en cas d'événements politiques, il se borna à lui restituer Bienfaite et Orbec, et garda Brionne pour son propre compte [11]. Il est vrai que, malgré cette prudente réserve, nécessitée d'ailleurs par la terrible expérience qu'il avait faite, Guillaume ne cessa jamais d'avoir les plus grands égards pour les fils de Gislebert. Il les combla même par la suite de dignités et de richesses, tant à cause de la parenté qui les unissait à lui, que pour les récompenser des nombreux services qu'ils lui rendirent.

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En effet, en 1066, après avoir assisté à la fameuse réunion de Lillebonne, Richard, sire d'Orbec, et Baudouin, sire du Sap, passèrent en Angleterre avec Guillaume, et, à la tête des bataillons normands, se couvrirent de gloire à la journée d'Hastings. Le poète Robert Wace, dans ses chants, a célébré leur courage :

« E dam Richart ki tient Orbec,
E li sire de Bonneboz,
E cil du Sap, è cil de Gloz,
E cil ki dune teneit Tregoz. »

Dans la distribution générale des terres, les sires d'Orbec et du Sap reçurent de nombreuses marques de la munificence du vainqueur. C'est alors que le Conquérant, voulant indemniser le sire d'Orbec de la perte de Brionne, lui fit don du château de Tonbridge, qui, situé dans le comté de Kent, devint la principale résidence de ce seigneur. Il lui donna aussi le comté de Clare, dans le Suffolk, avec l'exorbitant pouvoir d'acquérir en toute souveraineté sur les habitants du pays de Galles autant de terres qu'il en soumettrait par la force des armes. Il le créa, en outre, grand-justicier du royaume d'Angleterre. Quant à Baudouin, seigneur de Meulles et du Sap, Guillaume lui donna le château d'Exeter, le titre

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de vicomte du Devonshire, et cent soixante-neuf seigneuries dans la contrée environnante [12]

Le sire d'Orbec demeura constamment fidèle au roi Guillaume. Il en fut à peu près de même de son fils aîné Gislebert, comte de Kardingham ; mais le deuxième de ses fils, nommé Roger, celui auquel il devait laisser ses seigneuries d'Orbec et de Bienfaite, se montra beaucoup plus remuant. Dès 1080, ce Roger, à l'exemple d'une foule de jeunes seigneurs orgueilleux et débauchés, se

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jeta dans le parti de Robert-Courte-Heuze, fils aîné du Conquérant, et partagea sa retraite, comme il avait partagé sa révolte. Sept ans après, lorsque Guillaume-le-Conquérant mourut, ce fut Guillaume-le-Roux, le second des fils de ce monarque, qui s'empara à la fois de la couronne d'Angleterre et du duché de Normandie, au préjudice de ce même Courte-Heuze, son aîné. Alors, Roger sentit se réveiller ses sympathies en faveur de ce dernier, et parvint à entraîner avec lui dans la lutte son frère Gislebert, dont nous venons de parler. Tous deux fortifièrent ce même château de Tonbridge que le Conquérant, ainsi que nous l'apprend le continuateur de Guillaume de Jumièges, avait naguère donné à leur père en échange de Brionne. Leur résistance dura près de deux années, car ce ne fut qu'en 1089 (nouveau style), dans la semaine de Pâques, que Guillaume-le-Roux se décida à aller les attaquer. Les deux rebelles firent leur soumission et le roi leur pardonna. Toutefois, cet acte de dévouement à la cause de Robert-Courte-Heuze ne devait pas rester sans récompense de la part de ce dernier prince, qui, en dépit de tous les obstacles, était enfin parvenu à reprendre à son frère le duché de Normandie. En effet, le nouveau duc ayant donné, en échange de la forteresse d'Ivry, la ville et tout le comté de Brionne au fameux Roger de Beaumont

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et à son fils Robert, comte de Meulan, le jeune sire d'Orbec, qui naguère avait tué en duel le frère de ce même Roger de Beaumont, et qui nourrissait contre cette famille une haine implacable, protesta avec force contre cet échange, disant que Brionne était le patrimoine de son grand-père Gislebert et avait été injustement ravi à Richard, son père. Alors le duc, pour lui imposer silence et se montrer reconnaissant, lui donna la riche et puissante châtellenie du Hommet, située dans la vicomté de Carentan en Cotentin.

Quant à Richard, son père, il n'en est plus fait mention dans l'histoire de ces dernières années. On sait seulement qu'il fit plusieurs donations à l'abbaye du Bec, en considération, dit-il lui-même dans une de ses chartes, de ce que le comte Gislebert avait beaucoup contribué à la fondation de cette abbaye. Il ne se montra pas moins généreux envers le prieuré de Saint-Néot de Clare, dans le comté de Suffolk, où il fut enterré vers la fin de l'année 1091 (nouveau style). Ce seigneur avait épousé Rohais ou Roalde, fille de l'illustre Gaultier Guiffard, comte de Longueville et de Buckingham. Cette dame se remaria en secondes noces à Eudes, senéchal de Normandie, et vivait encore en 1118 [13]. Le sire

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d'Orbec avait eu d'elle sept enfants, savoir : 1° Gislebert, dont nous avons précédemment parlé et qui fut comte de Clare et de Kardingham, sire de Tonbridge, etc, marié vers l'an 1112 à Alix de Clermont, fille de Hugues, comte de Clermont en Beauvaisis ; 2° Roger, sire d'Orbec et de Bienfaite, châtelain du Hommet, etc, dont nous continuerons à parler dans le courant de cette notice ; 3° Robert, seigneur de Dunmow, qui fit la branche des Fitz-Walter ; 4° Gaultier, gouverneur de la forteresse du Sap en 1136, sire de Wolaston, de Tudenham, etc, lequel conquit tout le pays de Soutwalles sur les Gallois, et mourut sans alliance, laissant son immense fortune au comte Gislebert de Pembrock, son neveu, fils de Gislebert de Clare-Kardingham et d'Alix de Clermont, cités plus haut ; 5° Richard, dit de Brionne, qui, avec son frère Roger, sire d'Orbec et de Bienfaite, signa à la charte de fondation du prieuré de Newinton, partit pour la croisade en 1096 avec le duc Robert, se fit à son retour religieux dans l'abbaye du Bec, devint en 1100 abbé d'Ely en Angleterre, et mourut le 16 juin 1107 ; 6° une fille, mariée à Raoul de Tillières, fille de Gislebert II Crespin, seigneur

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de Tillières ; et 7° enfin, une autre fille, mariée à Baudry III le Teuton, sire de Bocquencey.

Nous avons vu que, dès le temps des premiers ducs de Normandie, Orbec était le siège d'une vicomté ou circonscription judiciaire, fort étendue. Toutefois, le premier vicomte d'Orbec dont l'histoire nous ait transmis les faits et gestes était un nommé Landry ou Landeric. Ce vicomte, si l'on en croit Orderic Vital, était un ancien avocat, homme habile mais pervers, plein de cupidité, aussi ennemi de la vérité que de la justice, et, dans la première comme dans la seconde partie de sa carrière, vendant toujours au plus offrant soit ses talents de conseiller et de défenseur, soit ses arrêts de magistrat. Aussi le bon historien de Saint-Evroult n'a-t-il pas hésité à lui donner la plus large place au milieu de ce cortège de damnés qui, sous le nom de chasse Hennequin ou Arlequin, apparut, une nuit du mois de janvier 1192 (nouveau style), aux yeux épouvantés d'un prêtre nommé Galchelin. Ce prêtre desservait l'église de Saint-Aubin-de-Bonneval, canton de Vimoutiers. Il revenait de visiter un de ses malades, habitant un hameau éloigné, situé dans la direction de Courcy, lorsque tout-à-coup, du sein des ténèbres, il voit sortir tous les diables de l'Enfer et reconnaît

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entre leurs griffes non seulement le vicomte Landry, mais encore une foule de hauts personnages du pays morts depuis peu, et notamment Richard, sire d'Orbec, et Baudouin, son frère, sire du Sap. Quant à Landry, vicomte d'Orbec, il avait été assassiné en 1191, année même de la mort de Baudouin et de Richard, et laissait veuve sa femme, à laquelle, si l'on en croit toujours le naïf historien de Saint-Evroult, il voulait absolument, quoique mort et damné, faire parvenir de ses nouvelles par l'abbé Galchelin ; il paraît toutefois que ce dernier refusa prudemment de se charger d'un tel message [14].

L'abandon que Robert-Courte-Heuze avait fait de la châtellenie du Hommet à Roger, sire d'Orbec, fit que ce seigneur demeura constamment fidèle à la personne de ce prince jusqu'à l'époque de son départ pour la croisade en 1096. Bien plus, il voulut, lors de cette expédition, être représenté auprès de lui par tout ce qu'il avait de plus cher au monde, c'est-à-dire par Guillaume d'Orbec et

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Jehan de Bienfaite, ses deux fils [15], ainsi que par Richard de Brionne, son frère, qui, comme nous le prouvent les listes des croisés, avait repris le nom du plus noble domaine de ses aïeux. Richard de Brionne revit son pays natal, et nous savons qu'à son retour il se fit moine dans l'abbaye du Bec, mais ses deux neveux, les fils de Roger, ne revinrent pas ; tous deux moururent dans les champs de la Palestine vers la fin de 1099.

Il est probable que la perte de ses fils ne contribua pas peu à changer les sentiments de Roger d'Orbec à l'égard de Robert-Courte-Heuze. Il est vrai que ce dernier par sa versalité, ses vices, ses fautes politiques, s'aliéna en peu de temps un grand nombre de seigneurs qui jusqu'àlors s'étaient montrés ses serviteurs dévoués. Quoiqu'il en soit, lorsque le duc Robert revint en Normandie sans y ramener avec lui Guillaume d'Orbec et Jehan de Bienfaite, leur père, qui, durant l'expédition, avait servi avec fidélité et dévouement la cause du roi Guillaume-le-Roux (devenu seulement pour un instant, et par suite de l'engagement même que le duc avait contracté avec lui avant son départ, le souverain légitime

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de notre pays), leur père, disons-nous, se rangea ouvertement sous les drapeaux de Henri Ier, autre frère de Robert-Courte-Heuze, qui, au moment de la mort de Guillaume-le-Roux, usurpa à son tour la double couronne de Normandie et d'Angleterre.

Roger d'Orbec demeura fermement attaché à la cause de ce prince. En 1109, celui-ci le chargea de conduire dans ses nouveaux états la belle et noble Mathilde, sa fille, devenue l'épouse de l'empereur d'Allemagne. Roger d'Orbec quitta la cour impériale comblé des plus magnifiques présents.

Dix ans après, lorsque la plupart des seigneurs et barons normands formèrent la ligue redoutable qui menaçait de replacer sur le trône de nos ducs le jeune Guillaume Cliton, fils de l'infortuné Courte-Heuze, Roger d'Orbec, de même que ses cousins de la branche de Clare, persista à maintenir ses forteresses à la disposition de Henri. En 1119, ce prince entretenait dans le château d'Orbec une garnison de trente hommes d'armes ; il en avait autant dans le château du Sap ; ces forces avaient pour but principal de réprimer les horribles brigandages qui désolaient notre contrée. Un jour, Raoul Le Roux, l'un des commandants royaux, s'était arrêté au Pont-Echanfrey, quand tout-à-coup il aperçut dans la direction du

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bourg de Verneusses une grande colonne de fumée. C'étaient les indices d'un vaste incendie, auquel Eustache de Breteuil, Richer de l'Aigle et Guillaume de la Ferté-Fresnel venaient de livrer ce bourg après l'avoir pillé. Chargés de butin, ces redoutables chevaliers et leurs soldats se disposaient à reprendre le chemin de la Ferté-Fresnel, leur repaire ordinaire, lorsque Raoul Le Roux, qui avait eu soin d'appeler à son aide les garnisons du Sap et d'Orbec, auxquelles s'étaient joints plusieurs chevaliers du voisinage, entreprit de les arrêter au passage de la Charentonne. Quoique sa troupe fût beaucoup moins nombreuse que celle de ses adversaires, dont le chiffre s'élevait à près de trois cents cavaliers, Raoul se porta résolument à la rencontre des brigands, les attaqua au passage de la rivière et parvint à les mettre en fuite, après leur avoir enlevé tout le butin qu'ils emportaient. Il fit un grand nombre de prisonniers, et, dans l'ardeur de la vengeance, poursuivit les fuyards jusqu'au pied des murs de la Ferté-Fresnel ; cette forteresse leur sauva la vie. Quelque temps après, ces abominables tyrans recommencèrent leurs excursions à travers nos campagnes, pillant, massacrant, brûlant tout ce qu'ils trouvaient sous leur main. Alors Raoul Le Roux, voyant qu'il ne pourrait, avec les garnisons d'Orbec et du Sap,

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parvenir à les dompter, pria le roi Henri de mettre lui-même un terme à tant de calamités en se montrant seulement avec quelques troupes devant les hautes murailles de la Ferté. Henri suivit ce conseil, et, après les fêtes de la Pentecôte, vint visiter le pays. A son aspect, presque toutes les places fortes appartenant aux révoltés firent leur soumission. Cependant Henri fut obligé d'aller en personne faire le siège du château du Renouard. Rainald de Bailleul, qui en était gouverneur, rendit cette place au roi, mais Henri y fit mettre le feu. Cet exemple de sévérité effraya les habitants de Courcy, qui, à l'exemple des habitants d'Exmes et malgré les ordres de leur seigneur, avaient commencé à faire commune avec les rebelles. Les garnisons qui se trouvaient dans les forteresses de Grandmesnil et de Montpinçon agirent de même, et, pour un moment, la tranquillité se rétablit dans cette partie de la Normandie.

Mais des événements plus importants appelaient Henri sur un autre point de la province. Le roi de France Louis-le-Gros, à la tête d'une armée nombreuse, dans les rangs de laquelle se trouvait le jeune héritier de nos ducs, Guillaume surnommé Cliton, dont nous avons parlé plus haut, venait de s'emparer d'Andelys et de tout le Vexin Normand. Henri se porta à sa rencontre, mais,

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d'après l'avis de ses principaux chefs, il hésitait à l'attaquer, lorsque Roger, sire d'Orbec, et Guillaume de Varenne, parvinrent enfin par leurs encouragements à faire cesser son irrésolution. Grâce aux conseils de ces deux chevaliers, Henri livra aux Français, entre Brenmulle, Verclives et Ecouis, une bataille qui lui valut une victoire complète. On sait que, au plus fort de la mêlée, ce fut le sire d'Orbec qui sauva la vie à Henri Ier, en renversant Guillaume Crespin, sire de Livarot, lequel venait d'assaillir ce prince et déjà lui avait asséné un coup vigoureux sur le casque. Dans cette journée, le sire d'Orbec vit combattre contre lui le sire de Meulles, son parent, qui, avec les sires de Livarot, de Marolles et de Monbray, fut le seul chevalier normand de nos contrées que l'on put remarquer dans les rangs de l'armée française [16].

La victoire que venait de remporter Henri découragea pour un moment les partisans de Guillaume Cliton. Cependant, les droits de ce jeune prince étaient sacrés, et, si sa cause avait paru

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baisser un instant, ce n'était que pour se relever bientôt, plus brûlante et plus redoutable que jamais. Pendant les années 1122, 1123 et 1124, une épouvantable guerre civile ravagea les plus belles contrées de notre riche duché. Cependant, sous les ordres de Roger, leur seigneur, les habitants d'Orbec et de Bienfaite étaient longtemps demeurés tranquilles. Ce n'est qu'au printemps de 1124 qu'ils commencèrent à remuer. Les habitants du Sap firent de même. Les progrès de la coalition, formée au nom de l'éternel principe de la légitimité, étaient devenus si rapides, que, selon Orderic Vital, les gouverneurs de sept places fortes (oppidani septem castellorum), situées dans les environs de Lisieux, avaient résolu de se joindre ouvertement aux révoltés dès que l'occasion s'en présenterait. Déjà même Hugues du Plessis avait surpris le Pont-Echanfrey, et attendait avec confiance le secours de ses alliés. Déjà aussi, les municipalités du Sap, de Bienfaite et d'Orbec (municipes Sapi, Benefactoe et Orbecci), à l'exemple de celles de Beaumont-le-Roger, de Brionne, de Pont-Audemer et de plusieurs autres localités, avaient, secrétement et par crainte, fait alliance avec eux, soit qu'ils manquassent réellement de forces, soit plutôt qu'ils manquassent de courage, pour leur résister. Heureusement

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pour Henri, la victoire que ses partisans remportèrent le 26 mars 1124, dans les plaines de Bourg-Theroulde, sur ceux de Guillaume Cliton, vint, en écrasant les principales têtes de la coalition, empêcher l'esprit de révolte de s'infiltrer plus avant dans les classes de la bourgeoisie et du peuple. Si l'on en croit Orderic Vital, cette victoire et celle que les soldats royaux remportèrent presque immédiatement à Rougemontier, près Routot, glacèrent d'effroi les conspirateurs subalternes du Lieuvin et du pays d'Auge. Ils se renfermèrent donc dans un silence prudent, craignant avec raison que les justiciers et jurisconsultes royaux de la vicomté d'Orbec ne vinssent à évoquer, dit cet historien, leurs secrètes machinations.

Roger, sire d'Orbec, de Bienfaite et du Hommet, profita des quelques années de paix qui suivirent cette épouvantable période de meurtres, de rapines et d'incendies, pour se livrer, à l'exemple de ses pères, à de pieuses générosités envers les monastères et les églises. On trouve son nom sur un grand nombre de chartes des abbayes de Cormeilles, de Saint-Evroult et autres. Il fit à l'abbaye du Bec plusieurs donations importantes, et fut un des principaux bienfaiteurs de la maison des lépreux d'Orbec.

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C'est en 1124 ou 1125 que cette maison, destinée à recevoir non seulement les lépreux de notre ville mais encore ceux de diverses paroisses du voisinage, fut fondée, sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine, par Roger Fitz-Herbert. Elle se trouvait à une certaine distance des remparts d'Orbec, dans un vallon qui s'étend au sud-est de cette ville, et sur un emplacement peu éloigné de celui où fut élevé depuis le prieuré de Saint-Cyr de Friardel. Le fondateur donna, pour y construire l'église et les bâtiments, une pièce de terre, libre de tout impôt et affranchie de toute espèce de redevance. « En échange de cette donation, dit-il, je ne demande que la prière de ceux auxquels je la fais, et de plus le droit, pour moi et pour mes descendants à perpétuité, de nommer ou présenter le chapelain. » De son côté, Roger de Courtonne donna un sextier de blé de moisson (messis), à prendre dans son moulin de Courtonne, avec un quartenier de froment et trois quarteniers d'avoine [17]. Guillebert Calcon au Caucon y ajouta la dîme de la

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moute dans son moulin de Bienfaite. Henri Ier, duc de Normandie, roi d'Angleterre, donna aux lépreux une foire qui, à partir de ce jour, se tint le 22 juillet de chaque année, non pas à Orbec comme on l'a prétendu, mais aux environs mêmes de la maladrerie, et reçut pour cette double raison le nom de foire de la Madeleine ; ce n'est que beaucoup plus tard que, la maladrerie ayant été supprimée, cette foire fut transférée à Orbec, où elle continua de se tenir, non plus comme dans l'origine le 22 juillet, jour de la fête de sainte Marie-Madeleine, mais le mercredi le plus proche de cette fête [18]. Louis de la Vespière (Laudoicus de Vesperis) donna aux mêmes lépreux une acre de terre. Enfin Roger, sire d'Orbec, de Bienfaite et du Hommet, donna au chapelain de cet établissement, à titre de simple aumône et non à titre de prébende (sine proebenda), le droit de prendre

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dans sa cuisine ou sur sa table, lorsqu'il ferait sa résidence soit à Orbec soit à Bienfaite, tout et autant de mets qu'il en peut appartenir à un chevalier de sa maison [19]. Ce seigneur accorda alors aux lépreux une charte par laquelle, en qualité de suzerain, il confirma et ratifia toutes les donations ou concessions qui leur avaient été faites jusqu'à ce jour ; cette charte fut contresignée par Jean, évêque de Lisieux, qui comme lui, la revêtit de son sceau. Plus tard le sire d'Orbec donna encore à ses chers frères les lépreux, d'abord une demi acre de terre près leur église, puis un jardin situé à proximité de l'eau, du terrain de leur presbytère et de leur propre jardin. De son côté, Guillebert de la Cressonnière leur fit don d'une acre de terre à Torquesne (Trochenum). Le fils de Guillaume d'Abenon (de Abernon, et non pas de Belnon comme le porte un extrait du cartulaire, délivré le 4 septembre 1697) leur donna une rente de douze deniers, en faveur de sa soeur, frappée aussi de la lèpre : pro sua sorore leprosa. Enfin le fils de Roger Fitz-Herbert, nommé

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également Roger, donna pour le salut de son âme et pour le salut de l'âme de ses ancêtres, à l'établissement fondé par son père : 1° la dîme de ses moulins d'Orbec et de Bienfaite ; 2° la dîme de ses forêts pour tout ce qui concerne les droits de pânage et autres usages forestiers ; 3° la dîme de ses franches-coutumes, de ses troupeaux (gregum) et de ses viviers d'Orbec, avec six arbres, chaque année, pour le chauffage [20]. Un grand nombre d'autres seigneurs des environs firent encore, à la léproserie ou maladrerie de la Madeleine d'Orbec, des donations qui sont plus ou moins importantes, mais qu'il serait trop long et trop fatigant de rapporter ici, d'autant plus qu'elles ne présentent, même pour l'histoire de la localité, aucun intérêt réel [21].

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On ignore l'époque précise de la mort de Roger, sire d'Orbec, de Bienfaite et du Hommet ; on sait seulement qu'il avait cessé de vivre en 1127. Quelques écrivains ont prétendu qu'il était mort sans avoir contracté d'alliance ; c'est une erreur grave, contre laquelle nous devons nous empresser de protester. En effet, nous avons vu que Roger avait eu deux fils, l'un nommé Guillaume, sire d'Orbec, l'autre appelé Jehan, sire de Bienfaite, morts tous deux en Palestine en 1099. Il avait eu, en outre, une fille nommée Clémence. Cette Clémence d'Orbec épousa Robert, sire de Montfort-sur-Risle, et lui porta en dot les terres d'Orbec, de Bienfaite, etc.

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Robert de Montfort était fils de Hugues de Gand, qui, ayant reçu en héritage, au droit de sa mère, la belle châtellenie de Montfort-sur-Risle, en avait repris le nom. Ce Hugues de Montfort, par l'entremise du roi Henri Ier, avait épousé Adeline de Meulan, soeur du célèbre Waleran de Meulan, sire de Brionne, de Pont-Audemer, d'Elbeuf-sur-Seine et de Beaumont-le-Roger, et c'est de cette alliance qu'était issu Robert, dont nous parlons. Hugues de Montfort, s'étant ligué, en 1122, avec la plupart des autres seigneurs normands contre Henri Ier, fut fait prisonnier par les troupes de celui-ci, le 26 mars 1124, dans les plaines de Bourg-Theroulde, puis envoyé en Angleterre, où un sombre cachot l'attendait pour le resserrer longtemps. Henri était tellement irrité contre ce malheureux vassal, qu'il crut devoir étendre sur Robert, son fils, sa terrible vengeance. Robert fut exilé ; ses biens furent confisqués, puis donnés, vers la fin de 1128, à son oncle Waleran, sire de Brionne, qui, lui aussi, avait été fait prisonnier en 1124 dans le combat de Bourg-Theroulde et s'était vu transférer dans les cachots de l'Angleterre. Mais, tandis que son beau-frère Hugues continuait à gémir dans les fers, Waleran, à force de prières et de flatteries, était parvenu à obtenir du souverain non seulement son pardon, sa liberté

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et la restitution de ses propres domaines, mais encore la jouissance des domaines de son parent. C'est ainsi qu'il s'empara du château de Montfort-sur-Risle, dont il se fit confirmer la possession par le roi Etienne en 1135, par l'impératrice Mathilde en 1136, et enfin par Geoffroi d'Anjou en 1140.

Nous ignorons si Waleran était parvenu aussi à se faire mettre en possession des châtellenies d'Orbec et de Bienfaite, patrimoine de la femme de son neveu. Cette circonstance, cependant, nous paraît d'autant plus probable, que, dans les récits relatifs aux nombreux ravages exercès dans notre pays en 1136 et années suivantes par les partisans du roi Etienne, de l'impératrice Mathilde et du comte d'Anjou, on voit figurer tour-à-tour Lisieux, Livarot, Mézidon, le Sap, Fauguernon, les Moutiers-Hubert, etc, etc, tandis qu'il n'y est fait aucune mention ni de Bienfaite ni d'Orbec. Ce silence absolu de l'histoire ne provient-il pas de ce que Waleran étant tour-à-tour l'ami et l'ennemi des trois compétiteurs royaux, selon que la bonne ou la mauvaise fortune s'attachait à leurs étendards, il en sera résulté pour ces deux places ce qu'il en résulta en effet pour d'autres localités appartenant aussi au comte de Meulan, c'est-à-dire une neutralité qui, fort heureusement pour elles,

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n'a pas permis d'inscrire leurs noms dans les déplorables annales de cette époque ?

Quoi qu'il en soit, le vieux Hugues de Montfort, rendu à son tour à la liberté, après avoir langui quatorze ans dans les fers, mourut sans avoir pu rentrer en possession de ses domaines. Les réclamations de Robert, son fils, ne furent d'abord pas plus heureuses, mais, après la mort de Geoffroi d'Anjou, ce dernier parvint cependant à se faire restituer quelques unes de ses terres, notamment celles qui appartenaient à Clémence d'Orbec, sa femme. En effet, en 1145, cette dame fit à la léproserie de la Madeleine, dotée par Roger son père, une donation de 12 sous tournois, à prendre chaque année sur les revenus de la prévôté d'Orbec ; peu de temps après, cette rente fut échangée par les administrateurs de la léproserie contre deux pièces de terres situées à la Folletière et à Familly.

Cependant, Robert de Montfort, sire d'Orbec, de Coquainvilliers, etc, ne cessait de réclamer de son oncle Waleran la restitution des domaines de ses pères, mais le comte de Meulan refusait toujours de les lui rendre. Enfin, après de nombreux débats, on convint en 1152 de faire, pour les accorder, une réunion d'amis aux environs de Bernay. Des deux parts on se rendit à cette réunion, mais, pendant la conférence,

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Robert fit saisir son oncle par des soldats qu'il avait secrètement apostés à ce sujet, et l'amena chargé de fers dans le château d'Orbec. Instruits de la captivité de leur maître, les soldats de Waleran ne tardèrent pas à venir mettre le siége devant ce château. La place résista plusieurs jours, durant lesquels Robert proposa adroitement à son oncle de le rendre à la liberté, pourvu que lui-même consentît à lui restituer la forteresse de Montfort. Waleran, que l'on tenait renfermé dans le plus profond souterrain du château et qui ignorait complètement ce qui se passait au dehors, consentit à tout. Montfort fut immédiatement remis aux mains du sire d'Orbec, et ce dernier relâcha son oncle.

L'année suivante 1153, Waleran, furieux d'avoir été joué, voulut reprendre ce qu'il avait cédé. A cet effet, il réunit une nombreuse troupe de chevaliers, et s'en alla attaquer les remparts de Montfort. Robert soutint courageusement le choc, fit une sortie vigoureuse, et, réduisant son oncle à une honteuse fuite, renversa les bastilles et autres travaux de siége que Waleran avait fait élever pour mieux battre les hautes murailles du château de Montfort.

Robert, désormais, demeura paisible possesseur des beaux domaines de Montfort et d'Orbec.

[1] Nous devons faire remarquer, cependant, que c'est moins à cet emplacement qu'au ruisseau venant de la Vespière que fut originairement appliquée cette dénomination. Nous ajouterons que c'est sur le territoire même d'Orbec que ce ruisseau, si considérable à sa source qu'il y pourrait mettre en mouvement une usine, se perd dans la petite rivière de la Folletière-Abenon. Or, à l'époque celtique, ce nom d'Abenon ou Abern-Onn, exclusivement réservé depuis à une baronnie du moyen-âge, était précisément celui que portait cette rivière. Il présente avec le nom Orbec une curieuse analogie, puisque, comme lui, il est composé de deux mots, que le premier de ces deux mots (Abern ou Awern) signifie colline, montagne, et que le dernier (On, Onn ou One) rappelle l'idée d'un cours d'eau ; mais c'est par cette terminaison même qu'il en diffère le plus, puisque chez les Celtes le mot On ou One, qualifiait toujours une rivière, c'est-à-dire une réunion quelconque de ruisseaux, tandis que le mot Bec ne s'appliquait jamais qu'à un simple ruisseau, c'est-à-dire à un seul et unique filet d'eau. Il n'en est pas moins vrai que, à la suite des temps, le nom d'Orbec a complètement prévalu sur celui d'Abernon, et que lui seul aujourd'hui désigne tout à la fois et le ruisseau et la rivière et la ville dont nous parlons.[retour]

[2] C'est à feu M. Vaugeois, de l'Aigle, que nous devons la première indication de cette voie ; il y a déjà plusieurs années que ce laborieux savant affirmait avoir reconnu, entre le Sap et Orbec, des vestiges remarquables d'encaissement pavé, et n'hésitait pas à signaler comme chemin romain cette antique communication de Séez à Rouen.[retour]

[3] Voir, pour l'importance de Lillebonne à l'époque romaine, la Notice que nous avons publiée sur cette ville.[retour]

[4] Vers l'année 1821. M. de Livet de Barville, en faisant niveler le chemin vicinal qui tend de Folleville à Thiberville, trouva, en face même de l'église de Barville, où ce chemin avait encore conservé un encaissement de plus de deux pieds : 1° plusieurs fragments de tuiles romaines ; 2° une quantité assez considérable de petites pierres blanches régulièrement taillées en cubes ou dès à jouer, de dix pouces sur chaque face, et provenant évidemment d'un ancien édifice romain ; 3° enfin, un mur en très-bonne maçonnerie romaine, donnant entrée dans un caveau divisé en plusieurs compartiments.

Il est bon d'ajouter ici que, avant d'arriver à Orbec, la voie romaine venant du Sap reçoit, à la hauteur de Meulles (mola ou moles, butte, motte ou vigie antique) et de Cerqueux (cercueils, sarcophages), un autre chemin, également fort ancien, venant ou de Livarot ou de Vimoutiers.[retour]

[5] Voyez notre Histoire de la Ville et des environs d'Elbeuf, deuxième édition, 1812.[retour]

[6] Ce fief de Brionne, aujourd'hui simple ferme, se trouvait entre Cerqueux et Cernay, au penchant d'une colline, et sur la rive gauche d'un petit ruisseau qui va non loin de là, à la Cressonnière, se réunir à un autre cours d'eau, dont la source se rencontre aux triéges de la Digue et du Pigeon. Ce fief, dont Waleran de Meulan s'empara en 1128 au détriment de Hugues et de Robert de Montfort, fut porté par Jeanne de Meulan, sa petite-fille, dans la maison d'Harcourt. L'une des branches cadettes de cette maison a longtemps gardé le nom de ce fief de Brionne, qui a souvent été confondu par les écrivains avec la ville de Brionne, patrie de Gislebert ; cette erreur était d'autant plus difficile à éviter, que cette ville appartenait aussi à Waleran de Meulan, et que, depuis le mois de juin de l'année 1285, elle fit réellement partie des domaines de la maison d'Harcourt.[retour]

[7] A cette époque, la seigneurie de Cernay ou Sernay appartenait au fier Ansgot, qui, par ses aïeux, descendait de ces terribles hommes du nord dont les pas, dès le règne de Charlemagne, avaient foulé le sol que nous habitons aujourd'hui, et par Helloïs, sa femme, était devenu parent des comtes de Flandre. Il possédait un grand nombre de terres aux environs de Bernay et de la ville de Brionne ; il fut le père du chevalier Herluin, qui fonda la célèbre abbaye du Bec, et sur le compte duquel nous aurons bientôt l'occasion de revenir.[retour]

[8] C'est en 1026, et tandis qu'il occupait par usurpation la ville et le château de Falaise, que Robert 1er, alors simple comte d'Exmes et en pleine révolte contre le duc Richard III, son frère et souverain, avait connu par hasard la fille du marchand de peaux, et c'est l'année suivante, 1027, que naquit, de cette aventure amoureuse, un enfant qui devint duc de Normandie, conquit le royaume d'Angleterre et fut le plus grand homme de son siècle !....[retour]

[9] La terre appelée Burnevilla dans la charte d'Herluin ne peut être que Bourneville en Roumois ou Bournainville près Bernay. Toutefois, quelques écrivains ont prétendu qu'il s'agissait ici de la paroisse de Bonneville-sur-le-Bec, laquelle, d'après leur assertion, aurait changé de nom. Or, ce dernier fait est constamment démenti par les chartes ; Bonneville, voisin de Malleville, a toujours porté le nom qu'il porte, et, d'ailleurs, n'a appartenu à l'abbaye du Bec qu'à une époque assez avancée du XIe siècle. Bournainville, au contraire, avec tous ses fiefs, annexes et dépendances, lui appartenait dès les premiers temps de sa fondation, et ne cessa de lui appartenir qu'en n'est 1791. - Quant à Bourneville, nous ignorons si c'est cette dernière terre ou seulement son église qui relevait aussi de l'abbaye du Bec.[retour]

[10] Odon et Roger, frères d'Herluin, tout en consentant aux aliénations faites par leur aîné, avaient cependant conservé dans les environs de Brionne et d'Orbec quelques terres et domaines, soumis envers le comte Gislebert à certaines redevances et sujétions féodales. Ces deux seigneurs se firent moines à leur tour dans l'abbaye du Bec et donnèrent à cet établissement tout ce qu'il leur était revenu de l'héritage paternel, et notamment les terres et domaines dont nous parlons. Le Gallia Christiana nous apprend que le comte Gislebert, avec l'assentiment du duc Guillaume, renonça généreusement en faveur de cette abbaye à tous ses droits de suzeraineté.[retour]

[11] « Balduino patri meo Molas et Sappum reddidil, et filiam amiloe suce uxorem dedit. Ricardo autem fratri ejus Benefactam et Orbeccum restituit, etc. » - ORDERIC VITAL.[retour]

[12] Toutes ces faveurs, du reste, n'étaient que la récompense légitime de nombreux et signalés services ; on en pourra juger par ces faits :

L'année qui suivit la conquête, la ville d'Exeter essaya la première de soulever le joug des compagnons de Guillaume, mais elle fut bientôt obligée de se soumettre. Le Conquérant, pour contenir désormais les rebelles, choisit, dans l'intérieur des murs de cette ville, un emplacement où il pût construire une forteresse. Il confia à Baudouin, sire de Meulles et du Sap, la direction des travaux, et ce seigneur, par sa prudence et son courage, sut maintenir désormais en paix tout le reste de la contrée. Plus tard, en 1073, tandis que Guillaume, retourné sur le continent, était occupé à châtier les peuples du Maine ; une conjuration s'ourdissait contre lui en Angleterre et ne tendait à rien moins qu'à lui faire perdre le fruit de sa conquête. Le sire d'Orbec, en sa qualité de grand-justicier du royaume, manda au palais les comtes d'Hereford et de Norwick, principaux chefs des rebelles, mais ces deux seigneurs ne comparurent pas. Alors, et sans perdre de temps, le sire d'Orbec et son collègue, Guillaume de Varenne, réunirent l'armée fidèle, marchèrent contre les séditieux, et, dans les plaines de Fagadon, leur livrèrent un sanglant combat. Les rebelles furent massacrés pour la plupart ; ceux qui se laissèrent prendre eurent, suivant l'usage de l'époque, le pied droit coupé, afin qu'on pût les reconnaître ; le reste se réfugia dans le château de Norwick, que le sire d'Orbec vint bientôt assiéger. Le blocus dura long-temps. Enfin, le sire d'Orbec et son collégue, voyant qu'ils ne pouvaient parvenir à se rendre maitres de la place, députèrent vers Guillaume pour lui apprendre la situation des affaires et presser son retour. Le Conquérant reparut au plus vite, et sa présence suffit pour tout faire rentrer dans l'ordre.[retour]

[13] On pense que ce fut Rohais, fille de Gaultier Guiffard de Longueville, et veuve de Richard d'Orbec, qui donna à la cathédrale de Lisieux la terre du Val-Rohais, dont les chanoines de cette cathédrale firent plus tard une de leurs principales prébendes distributives.[retour]

[14] Ce fragment d'Orderic Vital est un chef-d'oeuvre de la satire au moyen-âge ; il prouve de quelle manière on flétrissait, après leur mort, les riches et les puissants dont on n'avait pas osé flageller les vices et les crimes pendant qu'ils pesaient sur la terre. C'était surtout au clergé des monastères qu'appartenait cette mission, réellement chrétienne et sublime, et l'on sait qu'il s'en acquittait toujours de manière à ce que le nom et les forfaits de ces tyrans du peuple restassent à jamais gravés dans la mémoire du peuple.[retour]

[15] Les listes des croisades portent à la fois un sire de Bienfaite et un Jehan d'Orbec, mais, comme c'était Jehan d'Orbec qui était sire de Bienfaite, il en résulte que c'est bien un seul et même personnage dont le nom a été inscrit en double par erreur.[retour]

[16] C'est à la journée de Brenmulle que le sire de Courcy, après avoir vaillamment défendu la bannière normande, ne craignit pas de poursuivre jusque dans Andelys les Français fuyant devant sa terrible épée, qui, comme celle de l'ange exterminateur, brillait du feu des éclairs. Ce n'est que quand ils furent arrivés au milieu de la place que, se retournant tout-à-coup, les fuyards s'aperçurent qu'un seul homme les poursuivait ; alors, à leur tour, ils eurent le courage de le regarder en face, et même, dit l'histoire, de le faire prisonnier.[retour]

[17] Cette donation de blé de moisson, appelé aussi blé messier, blé nouveau, blé de l'année, etc, prouve que l'on regardait la farine qui en provenait comme beaucoup plus légère et beaucoup plus nutritive pour les malades, que celle fournie par le blé d'une année antérieure, fut-ce même du pur froment, puisque ce dernier, dans la charte de Roger de Courtonne, ne vient qu'en seconde ligne.[retour]

[18] La charte du roi Henri n'est pas datée, mais elle est revêtue de la signature du sire d'Orbec, qui, dans cette charte comme dans tous ses autres actes, ne s'appelle jamais autrement que Roger, fils de Richard. Elle est contresignée aussi par Robert Dehais et par le chapelain Robert de Courcy (de Corceyo, et non pas de Correyo comme le porte l'extrait de cette charte). Le prince y déclare qu'il a donné cette foire aux lépreux, non seulement avec tous ses produits et revenus, mais encore avec tous les droits honorifiques qu'elle comporte, afin, dit-il, que personne, riche ou pauvre, ne puisse se refuser à leur payer le talent ou denier mérité, c'est-à-dire la rétribution exigée de chaque forain par les lois féodales de l'époque : feriam cum omnibus dignitalibus suis, ilà quod nullus, dives nec pauper, abnegel darc talentum justum.[retour]

[19] « Rogerus, filius Ricardi, sive moretur apud Orbec, sive apud Benefactam, donat capellano proedicto tot fercula quot et habet unus militum suorum, sine proebenda... Hoec autem concessa sunt à Rogero, filio Ricardi, et confirmata cum testimonio Joannis, episcopi Lexoviensis, et sigillorum amborum signata. » Extrait de l'ancien cartulaire de la léproserie de la Madeleine, provenant du prieuré de Friardel.[retour]

[20] « Decimam molendinorum de Orbec et de Benefacta ; - et decimam nemorum suorum, scilicet de pasnagiis et de aliis rebus quoe ad nemora pertinent ; - et decimam francorum censuum, et gregum, et vivariorum de Orbec ; - et sex arbores quotannis, ad calefaciendum, etc. » On remarque parmi les témoins de cette charte Robert de Friardel et Guillebert ou Gislebert son fils, Roger de Courtonne et Raoul son fils, Roger de Bosc-Rohard (aujourd'hui Bosc-le-Hard, canton de Tôtes) et Raoul son fils.[retour]

[21] Toutes ces donations furent depuis ratifiées par le roi saint Louis et ses successeurs, dans des chartes données en forme de vidimus sous la date du mois de février 1234, 2 juillet 1249, etc, etc ; le dernier de ces vidimus, accordé par le roi Charlos VIII, est daté du 24 mai 1488.

Tour-à-tour ruinée par les guerres, puis réédifiée par la piété des fidèles et surtout par le zèle charitable des habitants d'Orbec, la maladrerie ou léproserie de la Madeleine se trouvait encore fort richement dotée au commencement du XIIIe siècle ; mais, de même que la plus part des établissements de ce genre ; elle ne tarda pas, faute de malades, à devenir pour d'avides chapelains ou de rapaces administrateurs, une véritable et précieuse sinécure. Le scandale devint tel, que ces chapelains prenaient en 1240 le titre orgueilleux de prieurs d'Orbec ; et dès lors, ce fut à eux et aux administrateurs, beaucoup plus qu'aux pauvres malades de la léproserie, que revinrent et les offrandes des fidèles et les riches dotations de l'établissement. Cependant, en 1224, on trouve un saint homme, nommé Richard, s'intitulant modestement prêtre de la léproserie d'Orbec ; mais son exemple fut peu suivi, puisque, dès 1246, nous voyons de nouveau un prieur d'Orbec ; ce prieur reçut du seigneur de cette ville, nommé Hervé, tout le tennement que celui-ci possédait à Ernes, et paya lui-même à Hervé, en reconnaissance de sa donation, un marc d'argent. C'est vers cette époque que l'église prioriale de Friardel fut érigée en paroisse, et que le terrain sur lequel était construite la maladrerie, cessant de faire partie de la paroisse d'Orbec, fut enclavé dans la paroisse nouvelle, à laquelle il resta toujours attaché depuis. Tous les ans, le jour de la Madeleine, la vieille chapelle était visitée par de nombreux pélerins. Une foule, non moins nombreuse, s'y rendait également le dimanche qui précède la fête de saint Firmin (25 septembre), et encore le dimanche qui suit cette fête ; le premier de ces deux dimanches était spécialement consacré à invoquer le saint évêque d'Amiens, le second l'était à invoquer saint Taurin, premier évêque d'Evreux.[retour]


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Message Posté le : Mar 11 Mar - 13:50 (2008)    Sujet du message : Publicité

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